14 janvier 2010

Les favelas de Rio "pacifiées" pour de bon ?

Après des décennies de stratégie de pure répression de la criminalité dans les quelques 1000 (!) favelas que compte Rio de Janeiro, l'année 2009 et ce début d'année 2010 semble augurer d'un changement majeur dans la gestion de la sécurité publique.

Jusqu'alors, la conduite des autorités policières (Police Militaire et BOPE), dépendant de l'état de Rio, se résumait basiquement à : "c'est le bazar dans la favela, on monte avec force arsenal, on canarde les trafiquants (et pas que), on redescend...3 mois après, c'est de nouveau le bazar, on remonte, etc...". Bref, une stratégie basée uniquement sur l'emploi de la force et sur une confrontation incessante entre une Police Militaire corrompue et dépassée et la population des comunidades partagées entre le souhait de voir les favelas nettoyées des trafics éventuels et leur détestation de ces policiers violents.
Ci-dessous la favela de Pavão-Pavãozinho, au-dessus de Copacabana :

Au début de l'année 2009, un changement majeur est donc intervenu avec la création de nouvelles unités de police, qui répondent au doux acronyme d'UPP (soit "Unités de la Police Pacificatrice") : composées de jeunes policiers, formés aux techniques traditionnelles de maintien de l'ordre, mais également aux disciplines plus hétérodoxes comme la sociologie ou la psychologie, celles-ci ont comme objectif de maintenir durablement l'ordre au sein des favelas dans lesquelles elles s'installent, puisque, nouveauté majeure, les UPP résident au sein même des comunidades, à l'issue du "travail" préliminaire de "nettoyage" de la place de trafiquants en tout genre menés en amont par les commandos d'élite de la Police Militaire type BOPE.

C'est ainsi qu'aujourd'hui, une dizaine de favelas, théâtres historiques de trafics en tout genres et haut lieux de la criminalité carioca, disposent de leur propre UPP : la première à en être pourvue fut la petite favela du quartier de Botafogo, Dona Marta, au tout début de 2009 ; suivirent en février la fameuse Cidade de Deus, immortalisée en 2002 par le film de Fernando Mereilles, en février encore Jardim Batan, en juin Babilonia et Chapeu Mangueira, au-dessus de Leme, puis à la toute fin de 2009 les emblématiques Cantagalo et Pavão-Pavãozinho, situées sur les hauteurs d'Ipanema et Copacabana. La "pacification" de ces dernières par un bataillon de 250 jeunes policiers, qui n'a pas été sans heurts (les trafiquants ripostant à la fin novembre à la "montée" du BOPE en incendiant un bus sur l'avenue Nossa Senhora de Copacabana, grande avenue passante de Rio), a été très médiatisée, en raison de la situation de ces deux favelas, proches de hauts lieux touristiques, et a permis aux habitants de passer des fêtes de fin d'année plutôt tranquilles.
L'UPP de Cantagalo et Pavão-Pavãozinho :
Les médias célèbrent ainsi la "rédemption des favelas" et le "retour de l'Etat dans les morros de Rio", soulignant à juste titre le succès rencontré par les UPP dans la lutte contre la criminalité : ainsi, le nombre de vols de voitures a chuté de 44% à Dona Marta en un an, ou encore les nombre d'homicides s'est effondré de 82% dans la Cidade de Deus.

Si l'on ne peut que se réjouir de cette inflexion nette de sortie d'une stratégie purement belliqueuse de la part des autorités, certaines questions restent cependant en suspens :
- Comment étendre ce modèle, extrêmement couteux en "ressources" policières (les UPP comptent aujourd'hui plus de 1000 policiers pour 200.000 habitants "couverts", dans 10 comunidades de la ville), à l'ensemble des 1000 favelas de Rio, et aux 2,5 millions d'habitants qui les composent ?
- Quelle sera la réaction des trafiquants les plus "durs" de la ville, qui dominent des favelas emblématiques comme l'énorme Rocinha (300.000 habitants) ou Vila Cruzeiro (30.000 personnes) ?
- Comment garantir un revenu alternatif aux (nombreux) habitants des favelas qui bénéficiaient de l'aide financière bienveillante des trafiquants, en échange de leur silence ou de leurs menus services ? C'est toute une économie parallèle qui disparaitrait et qui est/sera à remplacer, si l'on ne veut pas voir repartir la petite criminalité (vols, asaltos...) aux alentours des favelas "pacifiées"...

Bref, il ne suffira pas seulement d'"arranger" la riche Zona Sul de Rio afin qu'elle soit apprêtée de belle manière pour la Coupe du Monde de Football en 2014, ou bien entendu les Jeux Olympiques en 2016. La communication et quelques bataillons de police supplémentaires ne suffiront pas pour résoudre les endémiques problèmes de pauvreté, d'exclusion sociale et d'inégalités effarantes dont souffrent Rio et le Brésil (à propos de l'inégalité, voir le classement des pays du monde établis à partir du coefficient de Gini, les résultats sont accablants pour le Brésil : 117ème pays sur 124...). Il faudra au prochain président, au prochain gouverneur (élections prévues fin 2010) s'attaquer enfin à la réforme du système éducatif, à la révision drastique de l'imposition directe, bien trop légère, à la chasse à la corruption...Autant de sujets qui ne manqueront pas d'être au coeur de l'actualité du Brésil ces prochains mois !

3 commentaires:

Cyrille Bellier a dit…

Pour la gestion des bidonvilles (de l'habitat spontané, quoi), regarde l'expérience des programmes d'aménagement des quartiers populaires en Tunisie. Des arrières pensées politiques, mais aussi une politique publique sociale originale. A méditer...
c

Antony a dit…

Je suis preneur d'article explicitant cela cher Cyrille ! Beijos !

Mike Woodfin a dit…

Please remove my image. YOu have illegally stolen it from my Flickr site and you do not have permission to use it.
Mike Woodfin

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